Lucette : (arrivée de Mimi qui les rejoint) mais v’la not’Mimi qui’arrive… d’où qu’tu viens, toi, t’as l’air d’une pouliche qu’aurait perdu son pré ; non mais regarde moi c’te tête de bête hagarde.
Perrine: laisse la souffler aussi, qu’elle nous dise son aventure…allez respire ma Mimi, prends ton temps…
Perrine : dis nous donc ce qui s’est donc passé !!
Mimi : Oh pour ça, y s’est bien passé queuqu’chose, mais j’peux pas vous y dire. Ça m’a pris là (geste aux tripes), et c’est tout brûlant comme une bouillotte dans l’estomac…
Lucette: mais d’où qu’tu viens, Mimi ? T’as croisé une licorne ? T’as les yeux tout esbaudis et la mine d’une amourachée…
Perrine: laisse la donc, Lucette, tu vois bien qu’elle est pas dans son assiette de tous les jours.
Mimi : c’était comme si d’un coup je comprenais le Ciel et tous leurs mystères qu’y nous rabâchent le dimanche…
Perrine: ah, tu r’viens du prêche du saint ?
Lucette: Ah pour sûr, c’est pas l’gros Lucas qui la mettrait dans cet état… et pourtant l’gros Lucas, c’est un bonimenteur qui fait mouche…
Perrine: mâ laisse-z-y donc en paix aussi…
Mimi : Oui j’ai vu le saint dans l’église ; y’avait tant d’monde qu’y fallait se glisser dans la foule pis qu’au marché des Quatre temps. Mais j’ai pas r’gretté la v’nue. C’est du feu dans sa bouche, comme un torrent du cœur qui t’ fait du bien au tien… y dit des choses si belles, si belles…
Lucette: et quoi donc de nouveau ?
Mimi : oh c’était pas tout nouveau ; y disait comme on dit toujours à la messe… mais il le disait bien. Quand il parle du Ciel, il fait qu’on l’croit, mais j’peux pas dire pourquoi. Il ne prédicaille pas comme ces grands savants qu’on nous envoie parfois, qui ronflent et s’enflent à grand coup de belles phrases, toutes tant alambiquées qu’on passerait des heures à en démêler une seule, et qui te font des gestes empruntés comme les saltimbanques, et se démènent à ensuer leur soutane… lui, y dit les choses comme tu les dirais toi, mais sur sa figure, tu vois la braise qui vient du dedans. Et quand il parle du bon Dieu, on dirait qu’il le voit de ses yeux. Et il a tant de larmes, et des gémissements… t’as envie de regarder dedans pour y trouver l’Bon Dieu.
Perrine: c’est bien vrai alors c’qu’on dit, que les gens qui parlent avec lui sont tous charmés ; il en a retourné plus d’une, de ces têtues d’hérétiques, simplement en leur parlant…
Lucette pouffant: Le gros Lucas aussi, il en a retourné plus d’une, avec ses beaux discours, et c’est pas d’la vertu !
Perrine: Qu’t’es bête aussi, avec tes idées… Moi j’te dis qu’il sait parler aux gens…
Tiens, un jour… rien qu’à la saluer, la dame qui voulait pas quitter sa mauvaise religion, le père lui demande si elle ne veut pas se convertir, et elle dit oui comme ça ; comme si d’un coup elle avait tombé la glue de devant ses yeux…
Mimi : J’veux bien t’croire, parce que moi, ça m’a tout’ remuée, son sermon. J’y ai même décidé de m’amender du plus sérieusement que j’pourrai…
Perrine à Lucette: ah, tu vois Lucette ! Toi aussi, tu veux jamais croire, on dirait qu’t’as peur…
Père Jean : on le dit mortifié, capable de prier dans le froid et la faim, dormant peu et toujours prêt à se sacrifier ; on dit qu’il prend sur lui d’austères pénitences, et souffre sans trembler les pires calomnies…
Père Arnoux : ah, pour ça, il est vrai qu’on ne peut à la fois désirer imiter notre Seigneur Jésus et fuir les opprobres à la première épreuve… si vous voulez la croix, demandez-la vraiment ; mais lorsqu’elle viendra, ne soyez pas troublé ! Beaucoup sont comme vous, enthousiastes au départ… et timides à la fin ! Car souvent le plus dur est d’obéir à Dieu, quand il nous contrarie et brime nos élans…
Père Jean : là, je ne vous suis plus…
Père Arnoux : Notre père François, pour reparler de lui, a vu plus d’une fois ses désirs contrariés.
Dans ses années d’étude et ses premiers travaux, survint l’épidémie qui devait emporter tant de vies et briser tant de jeunes destins…
Il lui fut plus pénible, et de loin, d’obéir, quand on lui refusa d’aller soigner partout les pesteux condamnés qui se multipliaient…
Ses compagnons tombaient, en soldats de l’amour, et lui devait rester en arrière, à l’abri…
Son zèle, ardent et pur, pour être différé n’est restait pas moins vif.
On le voyait la nuit se relever sans bruit et prier longuement dans un suave élan.
Lorsqu’on lui objectait qu’il fallait être prêtre pour soigner les malades au risque de sa vie, il répondait, le cœur tout brûlant de désir : ‘Mais Louis de Gonzague ne l’était pas non plus !’
Il pouvait supplier, on ne l’envoyait pas.
Père Jean : Il était réservé pour un autre moment… D’autres étaient envoyés, mais lui fut préservé. Dieu le gardait ainsi pour des travaux meilleurs.
songeur : Pour une âme donnée, l’attrait pour le martyre est bien compréhensible…
Père Arnoux : mais un trop beau martyre est aussi pour certains une coquetterie, comme une gourmandise… et Dieu veut purifier même ces grands désirs…
Obéir est s’ouvrir à un autre que soi ; si cet autre ne peut s’opposer à nos vœux, qu’est-ce encore qu’obéir, et s’offrir en amour ?
Père Jean étonné : Ce Dieu est dangereux, qui se joue de nos vies…
Père Arnoux : ce Dieu prend au sérieux notre désir d’aimer, d’aller jusqu’à l’abîme et jusqu’à la folie…
Père Jean : faut-il aveuglément faire confiance à sa grâce et chercher à tout prix un dessein dans nos vies ?
Lucette: p’têt’ que not’ Mimi ça lui a fait tout chose, comme à ton hérétique que tu racontes, mais vois la Marcelline à l’Hugues du Frais-Vallon, comme elle l’a bien embobinaillé, ton père ! Elle avait volé chez ses maîtres, queuques babioles du reste, mais pas de chance, la main dans l’sac, on la prend… la voila condamnée au fouet. C’est qu’ils rigolent pas d’trop avec ça, ses maîtres, et ma foi, c’est leur droit. Enfin quoi, ton bon père arrive, tout avide du bien de son âme ; elle lui dit qu’elle se convertira, une bonne chrétienne et tout ça, s’il la sort de là ; lui intercède comme un bon saint Martin, et elle s’en tire sans un coup d’fouet… mais pour la conversion, tiens, il attend encore… La Marcelline, elle continue ses diableries, et voila pour ton bon père… alors, tu penses comme il sait bien s’y prendre…
Mimi outrée : Elle a pas fait ça, la Marcelline, quand même… !
Perrine: t’inquiètes, elle le retrouvera bien assez tôt, son fouet, j’te l’dis, à s’être comportée comme ça avec un saint homme ! faut pas jouer avec le Bon Dieu et avec ses saints… y m’ont raconté au village qu’y connaissaient bien les deux de la fermette, qui étaient ensemble depuis tout ce temps et jamais voulaient passer devant l’curé pour s’marier comme il faut. Le saint les a suppliés, suppliés, et pas moyen ; l’avait beau pleurer et s’donner du mal, les deux là y voulaient rien savoir et s’entêtaient, tout butés comme une mule…
Mimi : et alors ?
Perrine: ben ça a pas raté, le gars s’est ramassé un jour une belle volée de plomb échappée de queuque fusil mal embouché. Et voila sa femme, qu’était pas sa femme pour de bon, devenue toute veuve pour de bon.
Lucette: Ah pour ça, il est fort ton Bon Dieu… ah ça oui, Dieu est grand… et tu crois que c’est ça qu’il fait ton saint ? faire mourir les gens qui refusent ses remontrances ?
Mimi : sois pas bourrique non plus, toi… tu sais bien c’qu’on dit qu’y réconcilie à tour de bras tous ceux qu’y peut. Y’a pas un village qui a pas au moins une famille pour lui dire merci d’avoir remis la paix chez eux.
Perrine: c’est vrai, dès qu’il arrive, on crie « voici l’ange de la paix » ; et si on a une querelle à détortiller, c’est encore lui qu’on va chercher. J’te dis, Lucette, y pourrait t’faire du bien…
Lucette: Mâ laisse moi donc tranquille, j’en veux pas d’ton curé et de ses bonnes grâces. J’y laisse à celles qu’en ont b’soin…
Mimi : n’empêche, moi je dis : c’est bien un homme de Dieu. C’est pas le diable qui ferait tout ça…
Perrine: Pour ça non
Père Arnoux : Ne sous-estimez pas la belle profondeur d’un mystère étonnant qui nous englobe tous…
La sainte Providence a d’étranges cadeaux pour ses meilleurs amis qu’elle estime assez fous pour accueillir ses dons les plus paradoxaux…
Lorsque dans ses missions en terre calviniste, il espérait cueillir la couronne de sang, le coup n’est pas venu des affreux hérétiques, mais de prêtres, ignorants, mal formés, scandaleux… c’est dans sa propre Eglise qu’il a subi l’affront, de la main de jaloux, de pécheurs endurcis… calomnié sans pudeur auprès de son évêque, il a reçu le coup comme un agneau muet…
Père Jean : Pourquoi n’a-t-il rien dit ?
Père Arnoux : Père… Jésus lorsqu’il fut traîné devant Pilate a préféré se taire et s’offrir en silence…
Père Jean : Mais là, subir l’affront…
Père Arnoux : pour les fils de l’Eglise, tout est grâce, en amour, et souffrir de sa main est une joie précieuse… c’est peut-être pourquoi dans la Compagnie même, il eut à affronter bien des contradictions…
Père Jean : Je croyais qu’aux jaloux, médisants comploteurs, notre père général avait bien répondu en disant simplement : ‘faites aussi bien que lui !’
Père Arnoux : Oui… mais le même aussi refusa d’envoyer notre ami en mission là où il le demandait : vous savez qu’il rêva longtemps du Canada, et qu’on lui répondit qu’en fait de Canada, il se contenterait d’aller en Vivarais.
Père Jean : Dieu suscitait en lui des désirs missionnaires et Il les contrariait ?
Père Arnoux : pour mieux les purifier, et mieux les accomplir…
Père Jean : autrement et ailleurs ?! Quel étrange dessein !
Père Arnoux : notre frère a compris que son désir immense avait trouvé ici le lieu de sa promesse. Il vit son Canada dans nos mornes montagnes ; il le vit pleinement, il le vit maintenant…
Perrine : on dit que près de Chambon, dans l’auberge, il a vu un livre de sorcellerie ; c’était plein de diableries tout ça, alors il l’a jeté au feu… et la famille voulait le lapider sans retard, tu penses, furieux… mais un bon sourire du père, et voila toute la famille à confesse !
Lucette: C’est pour les fois où il est reparti plus bredouille que ton pauv’ Pierrot quand y braconne ! T’as oublié les coups qu’il a pris plus d’une fois, à vouloir se mêler des affaires de tout le monde…
Mimi : peut-être, mais il a le courage des hommes de Dieu. Qui irait comme lui chercher les filles perdues dans les bras de leurs souteneurs ? Qui irait réprimander les chapardeurs comme il ose ? Qui irait sermonner les buveurs jusque dans les cabarets ? Lui le fait, et plus d’un se corrige…
Lucette: et plus d’un le rabroue comme un chien mal léché. A St Agrève, quand il a chatouillé les buveurs du cabaret du Raymond, c’est un soufflet terrible qu’il a récolté !
Perrine: Oui, mais tu sais ce qu’il a répondu ? ‘je vous rends grâce, mon bon monsieur, car je vous assure que j’en mérite bien davantage’…
Mimi : voila bien l’homme de Dieu ! Tu crois qu’il s’en ira encore dans nos contrées ? Il serait tellement bon de le voir repasser par chez nous…
Lucette: tu n’en as pas eu assez aujourd’hui ?
Mimi : pour moi oui, mais je pense à ma voisinerie qui en tirerait bien du profit aussi… eux n’ont pas eu la chance de venir ici pour rencontrer le saint.
Perrine: et quand on pense que toi Lucette, tu l’as à portée d’main et qu’tu t’entêtes à lui tourner l’dos. Si c’est pas un gâchis à vous faire fendre l’âme… t’en veux donc pas d’son blé, tout doré, tout dodu, tout débordant des sacs ?
Epilogue
Jean François Régis n’est jamais parti au Canada.
Il a continué à missionner dans le Vivarais jusqu’en 1640.
Au cours d’un dernier périple hivernal, épuisé, malade, il arriva à Lalouvesc pour Noël.
Après quelques jours de fièvre, et de ministère où il donna ses dernières forces, au service des petits et des pauvres, il s’alita pour ne plus se relever, poursuivant jusqu’au bout l’œuvre de miséricorde. Dans la nuit du 31 décembre, il dit au frère Bideau :
« Ah, mon frère, je vois Notre seigneur et Notre Dame qui m’ouvrent le paradis. »
Il avait 43 ans.
Ne pouvant transporter par ce temps le corps jusqu’au Puy, on l’exposa d’abord aux paysans, puis leur confia en attendant de la ramener au Puy où son peuple l’attendait.
Mais les villageois de Lalouvesc retinrent le corps de celui qui était devenu leur père et leur saint. Depuis, il y demeure.
Lors de son procès de béatification, un des témoins disait :
« Nos églises, nos prisons, et nos hôpitaux parleraient si nous ne parlions pas. Nos églises diraient que c’est un homme tout de Dieu. Nos hôpitaux, que c’était l’homme des pauvres, et nos prisons, qu’il portait la miséricorde dans la maison de la justice. C’était un riche pauvre. N’ayant rien, il nourrissait tous les nécessiteux…
Il ne fallait qu’être misérable pour voir le père Régis auprès de soi. Et s’il eut eu autant de finance et de fonds que de charité, il eut fait cesser la miséricorde faute des misères et des misérables. »
Le procureur du roy quant à lui avait dit : « ce père n’avait que Dieu dans la bouche, Dieu dans le cœur, Dieu devant les yeux. Il regardait Dieu en toute chose et tendait à lui de tout son être. Ses discours n’étaient que de Dieu ; tel j’ai connu le père Régis, tel l’a connu la ville entière. »
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